« 22 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 79-80], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11554, page consultée le 26 janvier 2026.
22 novembre [1843], mercredi matin, 9 h.
Bonjour mon petit bien-aimé triste, bonjour, je t’aime. Bonjour mon pauvre ange doux
et charmant. Bonjour, bonjour, ne sois pas triste, je t’adore. Pense à tous ceux dont
tu es la joie et le bonheur. Pense à moi dont tu es la vie.
On n’est pas encore
venu chercher Claire. Rien n’est plus
ennuyeux que ces retards continuels sans motifs. Ces pauvres Lanvin sont de bien bonnes gens mais ils sont très
lambins et trop blaireux. Je viens d’envoyer au marché savoir s’il n’y a pas encore
d’anicrochea. Du reste, ma
pauvre Clairette a toujours son mal de tête, c’est terrible. J’ai toujours peur d’une
fièvre cérébrale, quoique je n’aie pas l’air d’avoir aucune inquiétude vis à vis
d’elle. C’est un moment terrible pour les jeunes filles quand la nature ne suit pas
son cours ordinaire. Dieu me préserve d’un malheur, ce serait affreux. Je ne serai
tranquille que lorsque tout sera revenu à l’état normal. En attendant, je lui fais
toutes les recommandations possibles pour qu’elle ne fasse pas d’imprudence et qu’elle
suive les avis du médecin de jour en jour. J’espère comme ça que nous aurons bientôt
raison de ce mauvais vouloir de la nature.
Ma ménagerie n’est pas encore
réveillée. Quant au voyageur florida1, ça n’a
rien d’étonnant mais Cocotte est
ordinairement plus matinale surtout dès qu’elle entend du bruit. Elle respecte le
repos de son gros camarade. C’est très bien de sa part et je lui en ferai mon compliment.
Suzanne revient du marché, c’est la mère
Lanvin qui doit venir chercher Claire à
neuf heures. Il en est déjà neuf un quart passé. Enfin
voilà ce qui arrive quand on ne peut pas faire ses affaires soi-même.
Mon cher
petit Toto ce n’est pas tout ça que je voulais te dire. C’est que je t’aime de toute
mon âme. C’est que je suis triste de ta tristesse. C’est que je donnerais tout mon
sang pour t’empêcher de souffrir. C’est que tu es mon adoré bien-aimé que je baise
et
que j’adore.
Juliette
1 C’est le seul mot que sache prononcer le perroquet Jacquot, arrivé la veille de Bretagne, offert à Claire par le beau-frère de Juliette.
a « annicroche ».
« 22 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 81-82], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11554, page consultée le 26 janvier 2026.
22 novembre [1843], mercredi soir, 6 h. ½
Tu dois être bien fâché contre moi, mon adoré, et tu as mille fois raison. Cependant
je t’assure que j’emploie bien mon temps et que mon seul désir est de te plaire. Cela
ne m’empêche pas de n’être jamais prête quand tu viens et d’être faite comme une
sorcière. Il faudra décidément que je m’arrange autrement. Aujourd’hui c’était le
jour
des arias1. D’abord ma pauvre péronnelle qu’il a fallu attifer pour aller à
cette [mairie ?], et nettoyer ensuite comme une enfant de cinq ans tant
elle était crottée quand elle est revenue. Faire [illis.] la mère Lanvin, empêcher Jacquot de dévorer tout le monde, ce qui ne l’a pas empêché de mordre le
dessus de la main de Claire, puis Clémentine qui était déjà venue plusieurs fois pour
m’essayer les robes que je lui avais donnéesa à arranger quand je suis allée en voyage. Tout cela, mon adoré,
avec la blanchisseuse et les jours courts, m’avait occupéeb jusqu’au moment où tu es venu. Au
reste, c’était le jour des couturières aujourd’hui. Celle qui m’a fait ma robe noire
et ma robe de chambre est venue après Clémentine. Je l’ai payée tout de suite parce
que c’était la troisième fois qu’elle venait. Je lui ai donné 30
F. pour 31 F. 75 C. J’ai payé Suzanne, la blanchisseuse et mis l’argent de
Dabat de côté et il me reste juste 3 F. 14 sous ½ pour demain. J’ai cru bien faire en payant la
couturière parce que tu me l’avais déjà dit plusieurs fois. Si je me suis trompée,
mon
bon ange, il ne faudra pas me gronder.
Voilà une lettre aussi poétique et aussi
intéressante qu’un mémoire de : riz, pain, sel, bouton de guêtre, etc. Mais c’est
ta
faute aussi. Pourquoi veux-tu QUE JE TE RENDE DES COMPTES ? Il ne me reste pas assez
de papier pour te dire ce que la marchande d’oiseaux a dit de mes animaux. Je te le
dirai tout à l’heure de vive voix mais je voudrais bien te baiser.
Juliette
1 Arias : occupations de ménage occasionnant du dérangement.
a « donné ».
b « occupé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
